Performance et relation : l’équilibre fragile du partenariat équestre
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Dans peu de disciplines sportives, le partenaire est aussi un être vivant dont on assume l’entière responsabilité. En équitation, cette réalité est centrale. Elle rend la relation unique, riche et profondément engageante. Mais elle introduit aussi une tension constante entre deux dynamiques qui ne fonctionnent pas selon la même logique : la performance sportive et la relation avec le cheval.
Comprendre cette tension permet d’éviter certaines dérives et d’aborder le sport équestre avec davantage de lucidité.
Une relation aux multiples dimensions
Pour de nombreux·ses cavalier·ère·s et propriétaires, le cheval occupe plusieurs rôles à la fois.
- Il est une présence émotionnelle importante, source de motivation, de stabilité ou de réconfort.
- Il est un partenaire de sport, avec qui l’on construit des objectifs et une progression.
- Il est aussi un être vivant entièrement dépendant de nous. Nous prenons les décisions concernant son entraînement, son environnement, son alimentation, son rythme, son niveau d’exigence et ses conditions de vie.
Ces dimensions peuvent coexister harmonieusement. C’est d’ailleurs ce qui rend le partenariat équestre si riche et puissant.
La difficulté apparaît lorsque ces rôles, qui ne reposent pas sur la même logique, se confondent sans que l’on en ait pleinement conscience et que les priorités se déplacent, faisant de la performance le principal repère décisionnel.
Deux logiques différentes dans une même relation
La performance sportive repose sur une structure relativement claire : des objectifs, une progression mesurable, des standards et des échéanciers.
La relation avec le cheval repose sur autre chose : l’observation, l’adaptation, la connexion, le respect du rythme, l’attention portée aux signaux physiques et émotionnels, ainsi qu’un ajustement constant.
Ces deux logiques ne sont pas opposées. Elles peuvent se nourrir l’une l’autre. Mais elles ne répondent pas aux mêmes priorités.
Lorsque la logique de performance devient le principal point de référence, elle peut reléguer au second plan d’autres considérations essentielles comme les besoins fondamentaux du cheval, non pas par malveillance, mais par focalisation sur l’objectif à atteindre.
L’asymétrie et la responsabilité comme guide
On parle souvent de partenariat. Pourtant, cette relation n’est pas égalitaire.
Le cheval ne choisit ni son sport, ni son niveau, ni son calendrier, ni l’intensité à laquelle il sera sollicité. Il ne négocie pas les objectifs et ne peut pas se retirer d’un programme qui ne lui convient plus. Les décisions nous appartiennent.
Cette asymétrie n’est pas un problème en soi. Elle le devient toutefois lorsque la responsabilité qu’elle implique cesse d’être le repère central des décisions. Sans cette vigilance, la pression de performer peut progressivement s’imposer comme norme et certaines exigences peuvent être justifiées au nom de l’ambition, du progrès ou de la culture du milieu.
La question n’est donc pas de rejeter la performance, mais de s’assurer que celle-ci demeure guidée par une responsabilité globale envers un être vivant dépendant.
Quand performance et relation deviennent cohérentes
Il existe aussi une autre possibilité.
Lorsque les objectifs sportifs sont construits à partir des capacités réelles du cheval, lorsque le rythme de progression respecte ses limites physiques et mentales, et lorsque l’écoute précède l’exigence, la performance cesse d’être une pression imposée et devient une collaboration.
C’est ce que l’on appelle souvent la symbiose, celle que beaucoup de cavalier·ère·s recherchent et admirent : un cheval engagé, volontaire et confiant, et un·e humain·e attentif·ve, cohérent·e et responsable.
Cette cohérence n’est pas automatique. Elle se construit dans le temps. Elle demande de revisiter régulièrement ses attentes et de s’assurer que l’ambition ne devance pas la responsabilité.
Conclusion
L’équitation conjugue sport, relation affective et responsabilité. Cette combinaison est ce qui la rend si riche, mais aussi exigeante. Être propriétaire et cavalier·ère, c’est accepter un parcours fait de remises en question constantes, de périodes de doute, de déceptions, mais aussi de moments de progression et de satisfaction profonde. Cette alternance fait partie intégrante de l’expérience équestre. La question n’est pas de choisir entre performance et relation, mais de rester attentif·ve au cadre à partir duquel les décisions sont prises.
Dans une relation où le pouvoir décisionnel est asymétrique, la conscience et la lucidité deviennent des compétences essentielles. C’est peut-être là que se joue l’équilibre le plus fragile, et le plus précieux, du partenariat équestre.
Sarah Pierard
Fondatrice de ChevalEssence, passionnée par les chevaux et engagée pour leur bien-être.